La 5G, moins consommatrice d’énergie ? Mon œil !

Samedi matin (19/9) dans l’émission de France Inter « On n’arrête pas l’éco », Stéphane Richard, PDG d’Orange, répondait à Alexandra Bensaid que « Si on regarde uniquement l’empreinte énergétique des réseaux, la 5G est bien meilleure, de l’ordre de 10 fois meilleure, en terme d’efficacité énergétique. Donc la question n’est pas les réseaux. » [1]

J’ai failli m’étrangler en buvant mon thé.

En valeur absolue ou bien en valeur relative ? Avec quel scénario quant au flux total de données ? En effet la consommation totale du réseau 5G sera la somme de la consommation « fixe » incompressible (consommation du réseau « en veille » en l’absence de trafic de données) additionnée de la consommation marginale par données transportées multipliée par le flux total de données.

Sans plus de précisions, j’ai bien peur que la majorité de nos concitoyens entendent que la 5G consommerait moins d’énergie et que Monsieur Richard et consorts tentent ainsi de refuser le débat de société autour du rapport avantages / inconvénients, coûts énergétiques versus bénéfices pour la société de la 5G.

En fait, j’avais pris l’émission en cours de route et je n’avais pas encore entendu le reportage d’Annaëlle Verzaux chez Ericsson où Viktor Arvidsson explique que la 5G sera 10 fois plus efficace par octets transportés, donc qu’il vaut mieux la 5G que la 4G en terme de consommation énergétique puisqu’à usages constants, la 5G consommerait 10 fois moins que la 4G. Il reconnaît néanmoins que le trafic va augmenter, sans pour autant préciser de combien ! Une information tronquée, c’est presque de la désinformation. Annaëlle Verzaux tend ensuite son micro à Stéphen Kerckhove, délégué général d’Agir pour l’Environnement, qui alerte sur l’explosion du trafic à venir.

Dans un vieil article de 2014 titré : Viktor Arvidsson, Ericsson :« La rupture technologique de la 5G se fera par les usages », il est question de débit multiplié par 1 000 voire 10 000. [2] Un petit calcul vite fait : 10 fois moins, fois, 1 000 fois plus, ça fait quand même 100 fois plus d’énergie consommée … Aïe, ça pique un peu.

En cherchant des chiffres plus récents, je me suis rappelé l’article de Merouane Debbah, Huawei France, sur « L’optimisation énergétique de la 5G » d’avril 2020, je lisais que « En moyenne 3 fois plus consommatrice que la 4G, [la 5G] est jusqu’à 3,5 fois plus consommatrice à charge maximale, avec un plancher incompressible de 2,6 fois la 4G en l’absence de trafic. D’un autre côté, l’efficacité énergétique ramenée au débit moyen est bien meilleure que pour la 4G, puisqu’on multiplie le débit moyen par utilisateur par 10 pour une consommation énergétique triple. » [3]

Ce qu’on peut traduire d’une part par – La 5G consommera en moyenne 3,3 fois moins que la 4G par Go de données transportées (on est loin des 10 fois moins annoncés ci-dessus, à moins qu’ici le nombre d’utilisateur soit à multiplier par 3 ou 4) et donc à une meilleure efficacité énergétique – oui, mais d’autre part par – La 5G consommera en moyenne 3 fois plus que la 4G en valeur absolue – et du point de vue « contribution au changement climatique », c’est bien cette donnée qui compte.

Par analogie avec les voitures, ce serait la promesse de « nouvelles » voitures qui consommeraient 3 fois moins mais avec lesquelles on roulerait 10 fois plus, ce qui ferait une multiplication par 3 de la quantité totale de pétrole consommée pour ces nouvelles voitures par rapport au parc existant et un bilan total de 4 fois plus d’énergie consommée si les voitures « existantes » restent en service, ce qui risque en partie être le cas pour la 4G pendant un bon moment, en effet les équipements 2G surtout, et une partie des équipements 3G sont encore en service aujourd’hui.

Le déploiement de la 5G, c’est un fait, va donc conduire à une augmentation en valeur absolue de la consommation d’énergie des réseaux mobiles d’un facteur 3 à 4, ceci sans compter bien entendu la fabrication et la consommation des terminaux, smartphones en tête, qui représentaient en 2019 60% de la consommation totale d’énergie du numérique et 44% de la consommation totale d’électricité du numérique selon le rapport sur l’Empreinte environnementale du Numérique de GreenIT [4]. Ce qui va à l’opposé des trajectoires annoncées en terme de limitation des dérèglements climatiques. Quels bénéfices pour la société la 5G va-t-elle apporter pour justifier une telle surconsommation ? Le débat mérite d’exister.

Évidemment que Stéphane Richard connaît très bien tout cela par cœur et qu’il s’arrange pour laisser suffisamment de flou dans ses propos pour qu’une partie de la population et des politiques entendent que « la 5G consomme moins ». Je trouve quand même qu’il y a la une forme de tromperie que la DGCCRF sanctionnerait vigoureusement s’il s’agissait d’allégation nutritionnelle de type « Bon pour la santé ! *-30% de matière grasse en moins » sur un pot de pâte à tartiner. A quand une Direction Générale de la Répression des Fraudes à l’Information ?

PS – Chère France Inter ,

Vous êtes une de mes principales sources d’information, et je recommande vos émissions.

La pluralité des personnes interviewées permettent d’enrichir le débat et de se construire une opinion, mais j’aime bien aussi quand vos journalistes réussissent à demander à vos invités les nécessaires clarifications afin que l’information soit la plus objective possible.

Sources :

[1] France Inter, On n’arrête pas l’éco du 19/9/2020 : https://www.franceinter.fr/emissions/on-n-arrete-pas-l-eco/on-n-arrete-pas-l-eco-19-septembre-2020 (à partir de 18’25)

[2] Viktor Arvidsson, Ericsson :« La rupture technologique de la 5G se fera par les usages », Silicon.fr, Christophe Lagane, 12/2/2014 : https://www.silicon.fr/viktor-arvidsson-ericsson-la-rupture-technologique-de-la-5g-se-fera-par-les-usages-92687.html

[3] L’optimisation énergétique de la 5G, Merouane Debbah, Huawei technologies France – Dossier « Numérique et environnement » La Jaune & la Rouge N°754, avril 2020 : https://www.lajauneetlarouge.com/magazine/754/

[4] Empreinte environnementale du numérique mondial, GreenIT, octobre 2019 : https://www.greenit.fr/empreinte-environnementale-du-numerique-mondial/